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Formes et couleurs : une tapisserie de Poliakoff pour le hall du ministère de la Défense

Tapisserie "Forme 1968", d'après Poliakoff © Thomas Deshayes / Mobilier National

16 septembre 2016

Formes simples et couleurs pures : ces deux termes correspondent parfaitement au travail de Serge Poliakoff (Moscou 1900 – Paris 1969), un des artistes majeurs de l’abstraction au XXe siècle. Le ministère de la Défense vient de recevoir en dépôt du Mobilier National cette tapisserie caractéristique de la production de cet artiste.  Elle accueille aujourd’hui les visiteurs dans le grand hall du nouveau Ministère de la Défense, comme un symbole de prestige et d’ouverture vers la modernité.


Serge Poliakoff, de Moscou à Paris, itinéraire d’un artiste

Poliakoff est né à Moscou en 1900, c’est le treizième enfant d’une famille de quatorze. Sa mère, très pieuse, l’emmène régulièrement à l’église où les icônes orthodoxes aux lignes simples et aux couleurs vives le marquent profondément. Il s’inscrit à l’école de dessin de Moscou vers 1918 mais les évènements révolutionnaires d’octobre interrompent cette formation.  Il quitte la Russie en 1919 pour Constantinople. Il passe par Sofia, Belgrade, Berlin, vivant de sa guitare, avant de se fixer à Paris en 1924, où il s’inscrit à l’Académie de la Grande-Chaumière. Cette académie libre est très réputée au début du XXe siècle et accueille des artistes majeurs, comme Modigliani ou Giacometti.

Le tournant de sa carrière se situe lors de son séjour à Londres entre 1935 et 1937. Il y rencontre sa femme, qui sera un soutien fidèle, et oriente sa peinture vers l’abstraction suite, dit-on, au choc de sa rencontre avec la vivacité de sarcophages égyptiens.

Il est classé, peut-être un peu hâtivement, dans le groupe des peintres de l’Abstraction géométrique avec Nicolas de Staël, Alfred Manessier ou encore Hans Hartung. Il partage avec eux le même goût pour l’expressivité de la couleur et la simplicité de la forme.

 

Une peinture « cosmique »…

L’art de Poliakoff est une quête de la forme idéale. Il déclinera tout au long de sa vie cette peinture, « cent fois recommencée, cent fois approfondie »[1]. Il pose d’abord sur la toile un canevas qui permet de chercher la forme juste au sein de cette structure géométrique, faisant souvent évoluer la composition initiale. La fausse simplicité de ces formes géométriques n’est qu’un masque derrière un travail complexe d’harmonie et d’équilibre. Poliakoff explique qu’ « après Braque et Picasso, les formes étaient usées. Alors on a commencé à chercher plus à l’intérieur, les yeux ont cherché des formes nouvelles dans l’espace et le cosmos, je suis vraiment dans mon cosmos à moi »[2]. Chez Poliakoff, dans une forme se trouvent plusieurs formes et toutes les formes ne forment qu’une. La couleur apporte le contraste et une certaine profondeur : c’est la couleur qui vient créer la forme.

« Forme 1968 » est peinte un an avant le décès de l’artiste et fait partie d’un ensemble cohérent d’œuvres réalisées durant ses dernières années. En effet, à partir de 1967, Poliakoff s’engage vers une simplification de son travail. La composition est souvent binaire : deux grandes masses de couleurs s’épanouissent sur un fond sobre, comme c’est le cas ici. Cette œuvre, par sa monumentalité et sa simplicité, agit comme un signe visuel.

 

… Tissée aux Gobelins

Poliakoff s’est très tôt intéressé aux possibilités offertes par l’art de la tapisserie. Dès 1947, suivant les conseils de Vasarely, un autre grand artiste abstrait, il fait des propositions de tissage à l’atelier Tabard d’Aubusson mais des questions d'ordre financier empêchent la réalisation du projet. Ce n’est qu’en 1970, un an après sa mort, que la manufacture des Gobelins entreprend le tissage de « Forme 1698 ». La tapisserie est tissée dans l’atelier de Haut lisse des Gobelins, entre le 23 mars et le 1er septembre 1970, représentant pour la chef de pièce, Lydia Portier et son équipe, 1439 heures de travail. Il s’agit de la seule pièce tissée d’après ce modèle.

Le travail de Poliakoff n’a toutefois pas été seulement transcrit en tapisserie, puisque Yves Saint-Laurent a créé une robe inspirée de ses toiles.

Cette tapisserie a fait le tour du monde, présentée régulièrement à des expositions (Lausanne, 1971 ; La Nouvelle Orléans, 1972 ; Varsovie, 1972 ; Afrique du Sud, 1975 ; Copenhague, 1982, Bucarest, 2011). Elle est aujourd’hui déposée par le Mobilier National au ministère de la Défense. Le Mobilier National, héritier du garde-meuble de la couronne a notamment pour mission de contribuer à l’ameublement des bâtiments officiels de la République.

 

Texte de Thomas Deshayes, Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives

 

Pour aller plus loin

« Serge Poliakoff, le Rêve des formes », catalogue de l’exposition au musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, 18 octobre 2013 - 23 février 2014

 Marie-Hélène Massé-Bersani, « Les manufactures des Gobelins : quatre siècles de création, le renouveau de la tapisserie contemporaine, de 1950 à nos jours », Bucarest, 2011

Site internet du Mobilier National


[1] Dora Vallier, Serge Poliakoff, Catalogue d’exposition, Paris, Galerie Carré, 1981

[2] Michel Ragon, Serge Poliakoff, Le Musée de Poche, Paris, 1956

Tapisserie de Poliakoff dans le hall du ministère de la Défense à Balard © Arnaud Roiné - ECPAD Serge Poliakoff, Composition abstraite, 1959 © wikiart Forme 1968, huille sur toile © Galerie Timothy Taylor, Londres Robe Poliakoff, 1965 © Yves-Saint-Laurent

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