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Portrait d'Alexandre Longer, lauréat du Prix d'histoire militaire 2022 financé par le ministère des Armées #interview 1

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Jeudi 25 mai 2023

A l’occasion de la campagne doctorale 2023, le ministère des Armées a rencontré Monsieur Alexandre Longer, lauréat du Prix d’Histoire militaire de l’édition 2022 pour son mémoire intitulé « Le siècle des coiffures. Culture, expériences et standardisation des couvre-chefs militaires dans la France du XIXe siècle : le cas exemplaire de l'infanterie de ligne (1791-1884) », 465 p., préparé sous la direction du professeur Jacques-Olivier BOUDON, à Sorbonne Université.


1-Pouvez-vous nous présenter votre parcours académique et universitaire, ainsi que les raisons qui vous ont incitées à faire des coiffures militaires votre thème de recherche ?

Après mon passage au lycée Jean-Vigo de Millau (Aveyron), aux professeurs duquel je dois beaucoup, et l’obtention d’un baccalauréat littéraire, j’ai préparé durant trois années le concours de l’École nationale des chartes, au lycée Pierre de Fermat à Toulouse. Reçu sous-admissible lors de la session 2019, et titulaire d’une double licence en lettres modernes et en histoire la même année, j’ai choisi de pousser plus avant mes connaissances en histoire militaire et me suis engagé dans la préparation d’un master recherche à la faculté de Lettres Sorbonne Université, spécialité « Armées, guerres et sécurité dans les sociétés de l’Antiquité à nos jours ». Depuis la soutenance de mon mémoire, en juin 2021, je suis titulaire d’un master 2, et prépare actuellement l’Agrégation externe d’histoire à l’École normale supérieure de Paris.

Lorsque j’ai proposé au professeur Jacques-Olivier Boudon un projet de mémoire sur les couvre-chefs militaires dans la France du XIXe siècle, j’avais préalablement pesé tout l’intérêt que pouvait revêtir une étude historique qui ferait sortir ces objets des ornières uniformologiques dans lesquelles ils étaient traditionnellement enchâssés. Ce sont avant tout des idées simples qui me sont venues alors que je visitais les collections de nombreux musées militaires, au premier rang desquels le Musée de l’Armée à Paris. En remarquant la formidable variété de ces coiffures, qui paraissait particulière au XIXe siècle, je suis parti de questionnements qui me semblent d’ailleurs partagés par beaucoup d’observateurs. Pourquoi des chapeaux si hauts, si voyants ? Pourquoi les fabriquait-on avec des matériaux si coûteux, si fragiles ? Comment les soldats abordaient-ils leur vie militaire sous ces coiffures qui les protégeaient manifestement peu ? J’en passe.

 

2-En quoi les coiffures militaires participent au prestige de leurs porteurs au XIXème siècle ?

Pour qu’il y ait un sentiment de prestige, il faut l’introduction d’une norme. Il ne peut donc y avoir de prestige que de comparaison, et c’est en toute vraisemblance de cet acte conscient et inconscient que naquit l’idée d’un prestige de l’uniforme. À cet égard, si le XIXe siècle est celui de la naissance d’un couvre-chef d’uniforme, j’ai pu observer qu’il était aussi celui de la formation d’un prestige de la coiffure, complémentaire à celui des armes et de l’habillement. Nous sommes à une période où le couvre-chef militaire est emblématique du régime : il en porte effectivement les insignes, chromatique avec la cocarde et allégorique avec la plaque. Cela le place donc au rang d’objet identitaire et politique manifeste, un objet de pouvoir qui devient du même coup prestigieux, car investi d’une symbolique supérieure au commun et démonstratif de la puissance sociale de son porteur.

Le terme « prestige », regroupant stricto sensu des connotations proches de la fantasmagorie, de l’illusion, de l’artifice, et de la manipulation, il semble donc que, de ce point de vue, la coiffure ait effectivement occupé une place des plus éminentes dans la transformation de l’apparence du militaire : sur le champ de bataille, elle montrait à l’ennemi un soldat qui était faussement grandi, et dans les parades, elle dissimulait sous ses plumes, couleurs et lourds attributs – briqués pour l’occasion – la véritable condition des fantassins.  Le simple fait que les souvenirs et mémoires des soldats de ce temps soient aussi diserts sur la relation entretenue entre l’homme et le couvre-chef suffit à démontrer une forme d’amour-propre conforté par la coiffure, qui rappelle le mot célèbre de Napoléon Ier : « Il faut que le soldat aime son état (…) Voilà pourquoi de beaux uniformes sont utiles. »

 

3-Pouvez-vous nous dire en quoi votre mémoire de master 2 constitue une réflexion ancrée dans l’histoire ?

J’ai choisi de traiter des coiffures de l’infanterie de ligne française au XIXe siècle sous un triple regard, culturel, anthropologique et logistique, qui se voulait réconciliateur entre deux pôles de la recherche : celui proprement scientifique, qui boude très généralement l’étude de l’habillement militaire, et l’autre, uniformologique, qui place la description et le classement au cœur de sa grille d’analyse, sans prendre la mesure du système socioculturel auquel ces objets ont participé. Faire sortir les couvre-chefs des vitrines muséales me semblait être la démarche intellectuelle la plus pertinente pour les replacer dans un discours historique cohérent.

Du point de vue de l’uniforme, mais aussi de la logistique, le XIXe siècle fut une période durant laquelle se joua le devenir des couvre-chefs militaires contemporains sans toutefois parvenir au consensus. Objets privilégiés dans les carnets et souvenirs des hommes de guerre, ils durent leur postérité mémorielle à l’obligation qu’avait le soldat de s’en coiffer, ainsi qu’à leur inadaptation à la vie militaire, laquelle devint presque proverbiale dans un siècle de militarisation de la société, où chaque famille avait une connaissance plus ou moins directe de ce que représentait l'expérience des couvre-chefs à l’armée. Miroir de l’État sur le champ de bataille ou en parade, les coiffures étaient aussi largement prises à partie durant les émotions politiques et singées dans les arts populaires, preuve d’une intégration culturelle de ce rôle symbolique, unique à l’échelle de la panoplie uniforme. C’est aussi pour cette raison qu'au XIXe siècle naquit un certain « prestige de la coiffure », le couvre-chef étant par ailleurs l’objet-souvenir par excellence des vétérans, puis enfin des collectionneurs.

 

4- L’attribution en 2022 du Prix d’Histoire militaire du ministère des Armées dans la catégorie master 2 peut être considéré comme un encouragement pour s’impliquer encore plus fortement dans la recherche. Est-ce le cas pour vous ?

J’attendais surtout, bien au-delà d’une reconnaissance toute personnelle, celle de la valeur scientifique de mon objet d’étude, percevant ce travail comme une autre manière d’aborder l’histoire militaire tout en traitant d’un sujet original et inédit. C’est chose faite aujourd’hui, et j’adresse ma plus profonde gratitude à l’ensemble des personnes qui m’ont soutenu tout au long de ce projet, et à celles qui ont choisi d’attribuer ce prix à mon travail de recherche.

Cela me conforte également dans mes projets futurs, souhaitant obtenir un contrat doctoral pour poursuivre plus avant mes recherches sur une thématique proche, quoiqu’élargie, qui me permettrait de synthétiser, à l’échelle d’une période où se joue l’avènement puis le passage d’une guerre de masse vers une guerre totale, les efforts militaires d’un État-nation et la mise à contribution d’une société où le couvre-chef, militaire ou non d’ailleurs, était indubitablement un objet ethnologique privilégié. D’ici-là, je serais ravi de livrer quelques-unes de mes conclusions par le biais d’articles ou de participer pour ce faire à des colloques.

 

En savoir plus sur Alexandre Longer

Rattachée au secrétariat général pour l’administration du ministère des Armées, la direction de la mémoire, de la culture et des archives (DMCA) a pour mission d’entretenir le lien avec le monde la recherche historique et d’assurer sa cohérence au sein du ministère des Armées. Elle assure aussi le secrétariat du conseil scientifique de la recherche historique de la défense (CSRHD) qui attribue annuellement des aides à la recherche à l’attention de doctorants et le Prix d’histoire militaire (master 2 et doctorat).

 Publié le 25 mai 2023