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"Chanouga et l'aborigène blanc", interview du célèbre auteur de bande dessinée exposé au musée national de la Marine

Chanouga crayonnant (c)DR

Toulon - Musée national de la Marine, du 1 juillet 2017 au 7 avril 2018

À partir du 1er juillet 2017 et jusqu’au printemps 2018, le musée national de la Marine de Toulon propose à ses visiteurs de découvrir l’univers de  l’auteur  de  bandes  dessinées  Chanouga  qui  a  retracé l’incroyable  histoire  de  Narcisse  Pelletier. Il nous dévoile en interview ses méthodes de travail, son parcours, ses inspirations et son rapport à la ville de Toulon et au musée national de la Marine.

Narcisse  Pelletier, jeune  mousse qui, suite à un naufrage en 1858, sera immergé pendant 17 ans dans la culture aborigène. « Le sauvage blanc », tel qu’il fut surnommé par la  presse  australienne,  sera  finalement  retrouvé  et rapatrié  en France, en passant par Toulon, en 1875. L’auteur de BD Chanouga, est un des plus fins connaisseurs de  cette histoire. Avec le musée national de la Marine de Toulon, ils la mettent en lumière à travers une exposition remarquable : Chanouga et l’aborigène blanc. De l’histoire à la bande dessinée, l’édifiant destin de Narcisse Pelletier (1844-1894).

A cette occasion, nous avons posé quelques questions à Chanouga, afin de nous imprégner de ce beau projet :

 

Quels sont les raisons de votre intérêt pour le destin hors du commun de Narcisse ?

Ma première rencontre avec Narcisse Pelletier tient du hasard : un article découvert dans un vieux magazine chiné. Très rapidement, l’idée que je raconterai cette histoire s’est installée en moi comme une évidence. Narcisse est la quintessence de mes obsessions : une extraordinaire aventure maritime qui débute à bord d’un grand clipper marchand pour se clore sur un navire transport à vapeur de la Marine Impériale, le Jura. Un périple qui passe par un naufrage tragique dans une Océanie méconnue et fantasmée et par la découverte d’une terra incognita peuplée d’hommes étranges. Suivre le destin de Narcisse implique une grande ballade dans le XIXe siècle, le temps des grandes mutations technologiques et sociales, ce siècle, dont la connaissance permet de mieux comprendre, mieux appréhender notre monde contemporain si complexe. Mais surtout, l’histoire de Narcisse est restée étonnement confidentielle jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, pour tenter d’en comprendre l’essentiel, il  m’aura fallu plusieurs années d’enquête (toujours en cours !), avec finalement la certitude, que ce héros à la personnalité complexe, garderait probablement à jamais une large part de mystère, qui, loin d’être frustrante, fait tout l’intérêt de ce destin incroyable.

Enfin, Narcisse est un personnage modeste qui aurait certainement préféré être oublié à jamais. Mais pour moi, sa vie est un message au monde d’aujourd’hui : celui des passerelles possibles et nécessaires entre des êtres, des peuples de cultures différentes. En ce sens, Narcisse est contemporain et universel.

 

Y-a-t-il eu des moments forts lors de votre enquête initiatique de Saint-Gilles-Croix-de-Vie à l’Australie ?

Après la sortie du premier tome, alors que je préparais le récit de la « deuxième vie » de Narcisse, sa période aborigène, j’ai appris que l’histoire de Narcisse Pelletier avait été le sujet d’un travail de recherche remarquable, celui de l’Australienne Stéphanie Anderson, publié en 2012, sous le titre : « Pelletier : The castaway of Cape York ». Il faut savoir qu’en 1876, un an après le retour de Narcisse en France, son témoignage a été recueilli par le docteur Constant Merland et a fait l’objet d’une publication très confidentielle : « Dix-sept ans chez les Sauvages – Aventures de Narcisse Pelletier ». Ce petit livre rare, aux yeux des chercheurs australiens d’aujourd’hui est le premier témoignage, à valeur ethnographique, sur les populations aborigènes du Nord-Est australien avant l’arrivée des Colons. J’ai envoyé le premier tome de Narcisse à Stéphanie Anderson, en lui demandant (sans grand espoir !) d’accepter de  porter un regard critique sur mon travail et ma perception du monde australien de cette époque. Quelques semaines plus tard, j’ai reçu une réponse positive et son très beau livre avec une jolie dédicace qui concluait par « Vive Narcisse ! »… Depuis, elle a  eu la gentillesse de corriger mes erreurs et de partager sa grande connaissance du sujet.

D’autre part, j’ai eu aussi le plaisir d’être invité dans la ville d’origine de Narcisse : Saint-Gilles-sur-Vie (aujourd’hui Saint-Gilles-Croix-de-Vie) en Vendée et d’y rencontrer des personnes passionnées par le destin de l’enfant du pays. Depuis, j’ai tissé des liens amicaux durables avec eux et un enthousiasme commun a donné naissance à l’Association des Amis de Narcisse Pelletier dont je suis l’un des membres fondateurs qui a pour  vocation d’approfondir, de partager et de diffuser les connaissances sur l’histoire de Narcisse.

Deux exemples parmi tant d’autres qui démontrent que cette quête, au départ solitaire, m’a permis de rencontrer et d’échanger avec des personnes formidables.

Et puis, dans le cadre de la préparation du dernier tome de cette histoire : « le retour au pays », j’ai rencontré Cristina Baron, administratrice du Musée national de la Marine de Toulon, pour en savoir plus sur l’Arsenal de Toulon et le Jura, navire de la Royale qui a ramené Narcisse en France et… le dernier moment fort, fut sa proposition de m’accueillir un temps dans ce lieu magnifique et prestigieux.

 

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos méthodes de travail ? Par exemple, combien de temps avez-vous mis à produire Narcisse, Mémoire d’outre-monde (2014) et Narcisse, Terra Nullius (2015) ?

Ma méthode de travail est conditionnée par le fait que je suis à la fois scénariste, dessinateur et coloriste. S’investir sur un sujet tel que Narcisse n’est pas un simple travail de scénariste, il s’agit d’une histoire inspirée du réel, de faits peu connus… donc, la première étape fut l’enquête historique, l’imprégnation de son époque, la recherche documentaire. Tout cela aboutit à l’élaboration du scénario du premier tome, sachant que j’avais déjà une idée précise de la globalité de l’histoire, entre autre qu’elle serait déclinée en trois albums. La dernière étape est la mise en scène par le dessin. Je suis seul à la manœuvre ! Je peux donc réorienter mon récit à chaque instant, l’infléchir en fonction d’éléments d’archives nouveaux et surtout y intégrer mon interprétation personnelle de l’histoire : une navigation entre les lignes... dans le fantasme d’un “outre-monde”.  On peut considérer que dans ces conditions deux années sont nécessaires pour la réalisation de chacun des albums.

 

Quelle a été votre démarche, avec le musée, pour imaginer l’exposition ?

Au départ, probablement par manque de recul sur mon propre travail, il m’a été très difficile d’imaginer quelle mise en espace pouvait être réalisée… Lorsque Cristina Baron m’a proposé de m’accueillir au musée, elle a rapidement imaginé qu’il fallait aborder cette histoire non par le personnage Narcisse Pelletier, mais par la bande dessinée. Elle m’a donc proposé de créer des ambiances «  immersives » pour, dans un premier temps, entrer dans mon univers, avant de découvrir l’histoire extraordinaire de Narcisse, aidé en cela par la présentation de mes sources documentaires, d’objets issus des collections du musée évoqués dans la bande dessinée, l’espace étant jalonné de phases « clefs » en écho à l’histoire et à la bande dessinée. Tout est alors devenu évident, et même  réjouissant de voir mes petites cases agrandies sur parfois plus de 10 m ! Et naturellement, dans le dernier espace, réservé aux ateliers, est évoqué le dernier tome, qui a la particularité d’être en cours de réalisation : la parfaite opportunité d’expliquer, par l’exemple, le processus de création d’une bande dessinée telle que Narcisse.

 

Est-ce que le fait de travailler avec un musée vous emmène à avoir un nouveau regard sur vos ouvrages et votre travail ?

Depuis toujours la Culture… et la bande dessinée font partie de ma vie : enfant, j’ai découvert avec le même plaisir Le trésor de Rackham le rouge, et les magnifiques scènes de naufrages de Joseph Vernet. Par la suite, j’ai souvent souffert de la marginalisation de la bande dessinée, du fait qu’elle soit, pour certains, uniquement associée au monde de l’enfance, du frivole…

Que celle-ci entre dans un lieu tel que le Musée national de la Marine de Toulon, pour raconter d’une certaine manière l’Histoire, est un grand honneur. Mais c’est aussi un bonheur pour moi, car cet événement est parfaitement cohérent avec mon approche de ce médium : la bande dessinée étant à mon sens, un moyen évident d’amener un large public vers des sujets ou des concepts qu’il n’aborderait pas spontanément et de le faire entrer dans les « temples de la Culture ».

Aujourd’hui, savoir que mes albums servent cette idée, justifie tout simplement mon travail.

 

Auriez-vous des « secrets de création » concernant le troisième tome de Narcisse, toujours en cours de réalisation ?

La particularité de mon approche est que je continue d’enquêter et donc de trouver de nouvelles archives relatives à l’histoire de Narcisse… je ne m’interdis donc pas de nourrir mon scénario de nouveaux éléments, qui ne modifient pas les grandes lignes du récit mais qui donnent de la « chair » à l’histoire et permettent de gagner en justesse.
Et puis, je suis à Toulon, en résidence au Musée, à l’endroit même où Narcisse, débarqué du Jura le 20 décembre 1875, a foulé le sol français pour la première fois, après 17 années de vie aborigène et je respire le même air ! Lorsqu’en arrivant le matin de bonne heure, avant de pousser la lourde porte du musée, je me balade sur le quai du vieux port, j’ai le sentiment qu’il est là, quelque part… alors je tends l’oreille.

 

Chanouga et l’aborigène blanc. De l’histoire à la bande dessinée, l’édifiant destin de Narcisse Pelletier (1844-1894)
Musée national de la Marine, Toulon
Du 1  juillet 2017 au 7 avril 2018
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